Les musiciens et musiciennes de jazz vous le diront, tourner est une bénédiction pour un groupe – « une expérience rare, mais pourtant indispensable à tout développement artistique » précise le violoncelliste Vincent Courtois. Mikko Innanen, Dave Liebman, Marc Ducret, Andy Emler, Kalle Kalima, Benoît Delbecq se sont exprimé sur cette question. Leurs témoignages publiés à l’occasion de la première European Jazz Conference à Helsinki en septembre 2014 peuvent être consultés ici. Cinq années plus tard, Sylvaine Hélary nous raconte à son tour ce que représente pour elle la possibilité de tourner avec son groupe. A lire ici. En 2019 cette nécessité de tourner reste plus que jamais prégnante, cependant les conditions d’éthique écologique sont désormais placées au centre des débats.

J’en suis venu à adopter l’appellation « Slow Touring » en parlant avec Kenneth Killeen de Improvised Music Company à Dublin, dans le cadre de nos échanges pour Jazz Connective. Cela faisait déjà plusieurs fois que récemment ce nom surgissait dans mes conversations, un peu instinctivement, comme pour qualifier après-coup cette activité d’organisation de tournées et d’accompagnement d’artistes sur la route, développée depuis plus de vingt ans. Plutôt qu’un concept aux contours définis, cette idée du « Slow Touring » se décline comme un état d’esprit émanant d’une volonté intuitive aiguisée au fil de près de 2000 dates ; l’intuition d’abord, puis la conviction qu’il fallait ralentir la consommation de combustibles fossiles, qu’il fallait éviter l’accumulation de fatigue inutile, qu’il fallait manger sainement et raisonnablement. Naturellement générée par le souci simple de cultiver une certaine qualité de vie en tournée, cette conviction s’est trouvée confortée par la généralisation du débat sur les facteurs du changement climatique et la prise de conscience des enjeux écologiques de l’activité culturelle, comme en témoigne par exemple « Take the Green Train », initiative née au sein de European Jazz Network.

Concrètement, avec les compagnies qui produisent les tournées dans le cadre de Vapaat äänet, nous cherchons à réduire les déplacements en avion au strict minimum, voire à les supprimer chaque fois que cela nous semble réalisable.  Ainsi, la grande majorité des tournées de groupes français en Finlande et dans les Pays Baltes ne nécessite qu’un seul aller-retour en avion, pour des parcours qui traversent trois à quatre pays et oscillent le plus souvent entre quinze et vingt dates. Cette tendance favorise la réalisation de tournées comportant davantage de concerts, puisque les déplacements terrestres rendent possibles les petites distances de ville à ville. Dans la mesure où ils peuvent être planifiés de façon logique géographiquement, les dépenses en carburant restent raisonnables. Il devient aussi plus facilement envisageable de programmer des concerts scolaires, des ateliers en journée, également d’aménager des demi-journées libres. En plus de l’incidence écologique positive, cette option génère aussi des bénéfices humains, artistiques et économiques. Les groupes peuvent se produire chaque jour, sans excès de fatigue, et davantage d’organisateurs ont ainsi la possibilité de les accueillir. Tout le monde est gagnant. Sur la durée, les parcours effectués par la route, en train, en bateau, s’avèrent moins couteux que ceux qui multiplient les déplacements en avion. L’équilibre économique des tournées repose évidemment sur le rapport entre le coût des plateaux artistiques et les recettes de ventes, des subventions et des apports propres. La réduction des postes de déplacements et d’hôtellerie (lorsqu’on peut avoir recours à des formules d’hébergement moins onéreuses) permettent le report de ces économies sur le poste des cachets.

A titre d’exemple, la tournée du duo de l’accordéoniste Vincent Peirani et du saxophoniste Emile Parisien à l’automne 2016 a comporté quinze concerts en quinze jours, n’a nécessité que trois voyages en avion et a comporté huit concerts sans aucune sonorisation. Elle a réuni un total de 2000 spectateurs, le dernier concert se déroulant au Vilnius Jazz Festival dans un théâtre plein à craquer. Ses protagonistes qui passent beaucoup de leur temps sur la route à travers le monde l’ont vécue comme une aventure enthousiasmante et enrichissante, presque des vacances m’ont-ils dit ; une épopée dans laquelle ils ont infatigablement réinventé leur duo chaque soir, et qu’ils ont eux-mêmes baptisée Baltic Power Tour.

Emile Parisien & Vincent Peirani – Turku, October 2016 (c) Olli Sulin

A l’intérieur de l’Europe, il faut désormais imaginer des circulations d’artistes qui se passent de voyages en avion. Au printemps 2010, le nuage de fumée volcanique en provenance des terres islandaises a contraint nombre d’entre nous à réfléchir à des solutions alternatives au déplacement aérien ; en Finlande, nous revenaient en mémoire les années 70 et 80 où pour la jeunesse nordique la carte inter-rail constituait la principale porte d’entrée en Europe, rares étant ceux qui avaient les moyens de se payer l’avion.

Entre France et Finlande cet enjeu s’avère de taille : la route entre Paris et Helsinki s’étire sur 2713 km, via l’Allemagne, la Pologne, la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie. En 2013, la flûtiste Sylvaine Hélary, le pianiste Antonin Rayon et le batteur Emmanuel Scarpa se lancent dans l’aventure d’une tournée par la route sur ce parcours. Ils emportent dans leur van un orgue Hammond et une batterie. Avec eux embarquent aussi Marin Rayon, sept mois, et sa baby-sitter Rose-Marie. Sylvaine Hélary Trio donne dix-sept concerts, de Berlin à Raahe, point le plus septentrional de la tournée qui compte huit dates en Finlande partagées avec « Two Men Galaxy » (Seppo Kantonen & Joonas Riippa) et coproduites avec La Finnish Jazz Federation. Le public de six pays découvre un trio attachant, aux confins d’un jazz-rock tendance Canterbury et d’un spoken word à la française.  A l’avant du van, Marin lui découvre les joies du « vroum service » et demeure à ce jour, le plus jeune passager ayant jamais pris part à une tournée Vapaat äänet.

En 2017 les doux allumés du quintet Papanosh célèbrent leurs dix ans et s’offrent une tournée de treize dates en tour bus à travers l’Europe. Au départ de Rouen ils montent jusqu’à Turku, et embrasent les festivals au retour : Jazzkaar à Tallinn, Jazz Joy Spring à Daugavpils, Jazz Art Festival à Katowice pour une étape prolongée qui compte un concert en club, un bal et un concert en prison pour femmes. Leur périple s’achève à Budapest chez BMC. Au printemps 2019, Sylvaine Hélary reprend la route du nord est, cette fois-ci avec Spring Roll, son quartet acoustique, pour un parcours de quatorze dates dont cinq partagées en Finlande avec le Maxxxtet du saxophoniste Max Zenger. Retour similaire à celui de Papanosh deux ans plus tôt. Cette nouvelle aventure musicale et humaine nous conforte dans l’idée que l’avion n’est plus un passage obligé pour tourner d’un bout à l’autre de l’Europe.

Spring Roll: Antonin Rayon, Hugues Mayot, Bruno Chevillon, Sylvaine Hélary – Jazzkaar, Tallinn – April 2019 (c) Maarit Kytöharju

Afin de poursuivre dans cette voie, Vapaat äänet inscrit à son programme en novembre-décembre 2020 la tournée de Daniel Erdmann’s Velvet Revolution qui inaugurera le recours à une logistique de déplacements en train et en bus de ligne pour réaliser le trajet entre la France et la Finlande. Ce trio atypique et éminemment européen a été formé en 2015 par le saxophoniste allemand qui réunit à ses côtés le violoniste français Théo Ceccaldi et le vibraphoniste anglais Jim Hart. Le violoncelliste Vincent Courtois, habitué des collaborations avec Daniel Erdmann, participera à partie finlandaise de cette tournée en remplacement de Théo Ceccaldi. Après « A Short Moment of Zero G » premier disque paru en 2016 et primé par la critique en Allemagne, Daniel Erdmann intitule le deuxième album de son Velvet Revolution chez les hongrois de BMC « Won’t Put No Flag Out ».

Le saxophoniste grandit à Wolfsburg et établi désormais à Reims exprime ainsi sans détours son rejet d’une Europe fragmentée par les nationalismes exacerbés. Ce périple européen en transports en communs auquel lui et ses compagnons se préparent, symbolisera à sa manière le lien nécessaire à réinventer entre les nations de cet espace secoué de turbulences. Dans la continuité de « Take The Green Train », il nous interpelle comme pour nous dire : revenons sur terre et profitons du voyage.

English version on Jazz Connective -sight
Slow Touring – savour the journey

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